Interview

« Cette revue n’a pas un sens. Elle en a plusieurs »

Entretien avec Keyvan Sayar, co-rédacteur en chef de Sens – revue psychédélittéraire

Pour son deuxième numéro, Kaléidoscoper la conscience, Sens fait se rencontrer une spécialiste du cerveau, une chamane rencontrée en Amazonie, une intelligence artificielle, Jung et Asimov, mais aussi des nouvelles, de la poésie, des témoignages, de l’humour, de la bande dessinée et des créations graphiques. Derrière cet assemblage volontairement hétéroclite, une même envie : déplacer légèrement notre regard sur ce que nous considérons comme évident. Keyvan Sayar, l’un des trois co-rédacteurs en chef, raconte la fabrication de cette revue qui préfère ouvrir les questions plutôt que les refermer.

Sens, au fond, c’est quoi ?

Sens est une revue qui choisit, pour chaque numéro, un sujet et vient interroger ce que nous avons tendance à considérer comme normal, évident, allant de soi. Nous essayons de le regarder sous des angles très différents, en croisant les regards intellectuels et émotionnels, la recherche et la fiction, les textes, les images, les témoignages, l’humour. Et nous essayons aussi de faire entendre des voix qu’on n’entendrait pas forcément spontanément ensemble.

Nous avons choisi ce nom parce que sens est un mot qui, en français, est à la fois singulier et pluriel. C’est exactement ce qui nous intéresse : le monde est polysémique. Une même chose peut avoir plusieurs sens, plusieurs dimensions. Sens, c’est d’abord une invitation à faire un petit pas de côté.

Et pourquoi avoir choisi la conscience pour le deuxième numéro ?

Nous sommes partis d’une réflexion assez simple : la facilité avec laquelle on peut disqualifier une personne ou son expérience dès lors qu’elle s’écarte de ce qui a été défini comme normal. Cela peut concerner la “folie”, la neurodivergence, l’usage de substances psychotropes, les états inhabituels de conscience… Une étiquette suffit parfois pour que la parole de quelqu’un soit considérée comme moins légitime.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les interprétations d’une expérience sont vraies ni que tout se vaut. Mais une expérience humaine ne cesse pas d’être intéressante parce qu’elle est atypique. Elle peut nous apprendre quelque chose sur celui ou celle qui la vit, mais aussi sur nous-mêmes et sur notre manière collective de définir la normalité.

Et au même moment, les frontières deviennent étrangement mouvantes : nous voyons apparaître des technologies capables de dialoguer avec nous d’une manière qui, il y a encore peu, appartenait largement à la science-fiction. Alors que nous avons encore du mal à accueillir certaines expériences humaines, nous commençons déjà à nous demander si une conscience non humaine, artificielle, pourrait un jour exister. Tout cela nous semblait constituer un terrain extraordinaire à explorer.

C’est ce qui explique des rencontres aussi différentes dans le numéro ?

Oui. Nous avons par exemple interviewé Rita Carter, une spécialiste du cerveau qui s’est beaucoup intéressée à la conscience. J’ai également rencontré en Amazonie une chamane avec laquelle j’ai eu une très longue conversation, dont nous publions une version abrégée. Et puis je m’étais passionné pour l’histoire d’un employé de Google qui avait estimé que l’intelligence artificielle sur laquelle il travaillait était douée de sensibilité ou de conscience. La conversation qu’il avait rendue publique avait quelque chose d’un dialogue sorti d’un livre d’Isaac Asimov.

J’ai donc voulu tenter une expérience comparable : parler suffisamment longtemps avec un grand modèle de langage pour voir jusqu’où nous pourrions discuter ensemble de la vie, de la mort, de l’existence ou de la conscience. Non pas pour prétendre établir qu’une intelligence artificielle serait consciente, mais pour utiliser cette conversation comme une expérience littéraire et philosophique : que se passe-t-il lorsqu’on essaie de regarder ces questions depuis un point de vue radicalement différent du nôtre ?

Votre démarche consiste donc moins à apporter une réponse qu’à multiplier les regards ?

Exactement. Nous n’avons pas l’ambition d’épuiser un sujet mais d’élargir le champ de la réflexion. Dans notre premier numéro, nous citions cette formule attribuée à Rimbaud : « Ça veut dire ce que ça veut dire, littéralement et dans tous les sens. » Elle nous correspond assez bien.

Nous assumons l’ambiguïté et même une forme de flou artistique. La revue ne cherche pas à construire une démonstration intellectuelle à laquelle la poésie ou les images viendraient ensuite ajouter un peu d’émotion. Elle cherche à provoquer des rencontres entre des façons différentes de percevoir une même question. Et nous ne savons pas à l’avance où cela nous conduira. Notre premier numéro, par exemple, avait été imaginé autour des ermites. Les propositions artistiques que nous avons reçues nous ont progressivement entraînés vers quelque chose de beaucoup plus large : la solitude. Nous avons suivi ce mouvement.

J’aime bien imaginer Sens comme une sorte de cerveau collectif. Pendant des mois, nous glanons des conversations, des idées, des œuvres, des textes, des images. Une grande partie de ce que nous lisons ne figurera jamais dans la revue, mais nourrira ce que nous construisons. Cette revue n’a pas un sens. Elle en a plusieurs.

Est-ce qu’une rencontre ou une idée a particulièrement déplacé votre propre regard pendant la préparation du numéro ?

J’ai beaucoup aimé une image proposée par Rita Carter. Notre vision est déjà une construction : nos deux yeux reçoivent des informations légèrement différentes et notre cerveau produit à partir d’elles une perception cohérente et utilisable. Elle explique que l’on peut également penser la conscience comme une forme de synthèse. Nous recevons continuellement une quantité immense d’informations et notre cerveau construit quelque chose qui nous permet de fonctionner, de nous concentrer, de vivre. Mais certains événements — le rêve, un choc émotionnel ou physique, certaines substances — peuvent modifier cette expérience. Et nous interprétons ensuite ce que nous percevons avec nos propres références : folie, hallucination, révélation, expérience mystique, signe…

Ce qui m’a surtout frappé, c’est la modestie à laquelle cela nous invite. La science elle-même continue à débattre de ce qu’est exactement la conscience et des critères qui permettent de l’identifier. Cela ne signifie absolument pas qu’il faille transformer toutes les hypothèses en vérités. Mais on peut accepter de ne pas fermer trop rapidement les questions.

Des langages très différents — scientifique, artistique, spirituel — peuvent parfois produire des intuitions ou des images qui entrent en résonance. Ils ne disent pas nécessairement la même chose et ne se prouvent certainement pas les uns les autres. Mais les faire dialoguer peut être fécond.

Sens défend donc une sorte de droit à ne pas savoir ?

Nous ne l’avions jamais formulé comme cela entre nous, mais je crois que oui. Dès que l’on interroge quelque chose qui paraissait évident, on ouvre une question. Et nous n’avons pas forcément envie de la refermer immédiatement. Le doute ne signifie pas que tout se vaut ou qu’il faudrait renoncer à tout point de repère. Il peut aussi être une forme d’ouverture à l’autre : accepter que quelqu’un qui voit le monde très différemment de moi puisse malgré tout avoir quelque chose à m’apprendre.

Il y a du sens à trouver dans beaucoup d’endroits, sans que nous soyons obligés d’en faire notre propre sens. Et puis il y a l’ambiguïté, qui est fondamentale dans l’art : cette capacité à connecter deux choses qui semblaient sans rapport, ou à faire apparaître plusieurs significations là où nous pensions qu’il n’y en avait qu’une.

Enfin, il y a l’émerveillement. Un poème, une fiction ou une création graphique n’a pas nécessairement besoin de nous expliquer quelque chose. Si cela nous touche, nous fait rire, rêver, ressentir, c’est déjà beaucoup.

Cette idée était-elle déjà présente avant la revue ?

Oui. Elle est très liée à l’histoire de notre association, LeS dOiGtS bLeUs. Depuis sa création, nous parlons beaucoup de licence poétique : l’idée que chacun puisse s’autoriser à agir poétiquement, à regarder le monde non seulement comme quelque chose qui existe autour de nous, mais comme quelque chose dont nous faisons partie et avec lequel nous pouvons interagir.

Je ne parle pas ici uniquement de poésie comme genre littéraire. Il s’agit davantage d’une façon de regarder. Les artistes font cela constamment. Quelqu’un peut regarder un fruit, un biscuit, un objet parfaitement banal avec tendresse ou mélancolie et, soudain, il cesse d’être seulement un objet fonctionnel : il devient un fragment de mémoire, d’émotion, de vie.

Nous apprenons tous énormément de normes : comment nous comporter, ce qu’il est convenable de faire, ce qui est sérieux et ce qui ne l’est pas. Certaines sont utiles ; d’autres peuvent finir par limiter notre manière d’être au monde. La création permet parfois simplement de remettre un peu de jeu là où tout semblait figé.

Comment les trois co-rédacteurs en chef transforment-ils tout ce matériau en une revue ?

C’est un travail d’ensemblier. Nous sommes un groupe d’amis qui lisons beaucoup, discutons énormément et nous passons des livres, des textes, des images, des choses qui nous ont fait rire ou réfléchir. Puis vient le travail de sélection et d’agencement. Certaines œuvres remarquables ne trouvent finalement pas leur place, simplement parce que nous essayons de construire un ensemble.

Nous créons des voisinages, des échos, des transitions. Des créations graphiques ou des extraits de textes plus anciens peuvent servir de pont entre deux contributions. C’est une forme de création différente de celle de chaque auteur ou artiste : une méta-création, presque un travail de muséographie. Dans ce numéro, nous avons choisi une structure relativement simple : des entretiens, puis des témoignages, puis des créations littéraires et graphiques auxquelles viennent se mêler des textes de référence. On peut tout lire dans l’ordre, mais on peut aussi ouvrir la revue au hasard et picorer.

À qui s’adresse Sens ?

Je crois justement qu’il ne faut pas posséder le bon mode d’emploi pour y entrer. Quelqu’un pourra être attiré par une interview, quelqu’un d’autre par une nouvelle, une image, un poème, un témoignage ou quelque chose qui le fait rire. On peut être passionné de littérature sans particulièrement s’intéresser aux neurosciences, ou l’inverse, et trouver malgré tout une porte d’entrée.

C’est aussi pour cela que nous tenons à cette multiplicité des formes. Il ne s’agit pas de demander au lecteur de maîtriser préalablement un sujet, mais de lui proposer des chemins. Il peut lire la revue de bout en bout. Il peut aussi la parcourir, revenir en arrière, s’arrêter sur une image, abandonner un texte et en adorer un autre. Je crois que Sens s’adresse surtout aux personnes qui aiment être surprises.

Qu’aimeriez-vous qu’il reste au lecteur lorsqu’il referme Kaléidoscoper la conscience ?

Je n’aimerais surtout pas qu’il se dise : « Maintenant, je sais ce qu’est la conscience. » J’aimerais plutôt que certaines certitudes soient devenues un peu moins rigides et que certaines questions soient devenues plus intéressantes.

Qu’il ait rencontré une expérience qu’il n’aurait peut-être pas écoutée spontanément. Qu’un texte ou une image lui soit resté en tête. Qu’il ait ri quelque part. Qu’il ait été étonné, ému ou émerveillé ailleurs. Et peut-être qu’après avoir refermé la revue, il regarde pendant quelques instants quelque chose de très familier comme si c’était la première fois.